Fueling Ecocide: 7.000 aires protégées menacées par l’industrie fossile à travers le monde

L’enquête « Fueling Ecocide » révèle que les permis d’exploitation pétrolière et gazière empiètent sur 7 000 aires protégées à travers le monde. Menée conjointement par l’Environmental Investigative Forum (EIF) et l’European Investigative Collaborations (EIC) en partenariat avec InfoCongo et douze autres partenaires médias, cette enquête menée durant un an analyse les superpositions des permis […]

  • L’enquête « Fueling Ecocide » révèle que les permis d’exploitation pétrolière et gazière empiètent sur 7 000 aires protégées à travers le monde.
  • Menée conjointement par l’Environmental Investigative Forum (EIF) et l’European Investigative Collaborations (EIC) en partenariat avec InfoCongo et douze autres partenaires médias, cette enquête menée durant un an analyse les superpositions des permis pétroliers sur les aires protégées. 
  • Ce chevauchement total représente 690 000 km², une superficie supérieure à celle de la France, et ce, malgré la réglementation en vigueur et les efforts déployés pour préserver les zones clés pour la biodiversité.

Ces aires naturelles protégées sont parmi les plus précieuses et les plus fragiles de la planète. La Grande Barrière de corail en Australie, avec ses poissons multicolores. La réserve de biosphère maya au Guatemala, la plus grande forêt tropicale d’Amérique centrale, refuge de jaguars, de singes et de crocodiles. Ou encore les marais du Bas-Ogooué au Gabon, un refuge pour des espèces menacées comme les éléphants et les hippopotames.

Ces sanctuaires de biodiversité ont un point commun : alors qu’ils devraient rester exempts de toute activité industrielle, ils sont parsemés d’infrastructures pétrolières et gazières. L’enquête « Fueling Ecocide », menée par 13 médias internationaux et coordonnée par le collectif de journalistes Environmental Investigative Forum (EIF) et le réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), révèle l’existence de nombreuses autres zones de ce type.

Dans le cadre de ce projet d’un an, nous avons comparé 315 000 zones répertoriées dans la Base de données mondiale des aires protégées (WDPA) avec des données géospatiales relatives à 15 000 permis d’exploitation pétrolière et gazière dans 120 pays, fournies par le prestataire Mapstand.

Cette enquête révèle l’ampleur réelle de la menace que représentent les compagnies pétrolières et gazières, notamment les géants européens tels que Shell, ENI et TotalEnergies, pour la biodiversité mondiale.

Une surface plus grande que le territoire de la France

Le territoire indigène Krenyê fait partie de la savane tropicale riche en biodiversité de l’État de Maranhão, dans l’est du Brésil.
Illustration de Simon Toupet / Mediapart avec photo de Luis Ushirobira / InfoAmazonia

D’après notre analyse, 3 164 permis d’exploration et de production de pétrole et de gaz empiètent sur 7 021 aires protégées réparties dans 99 pays. Cela représente plus de 690 000 km² cédés aux compagnies pétrolières, une superficie supérieure à celle de la France. Dans certains cas, les chevauchements sont partiels, mais la moitié de ces aires protégées sont entièrement couvertes par des permis d’exploitation d’hydrocarbures.

Des aires critiques pour l’avenir du climat sont menacées, des forêts tropicales d’Amazonie au bassin du Congo, en passant par de nombreuses réserves de mangroves disséminées en Tanzanie, en Guinée-Bissau et en Malaisie. Les données comprennent aussi des aires marines protégées essentielles, notamment la mer du Nord européenne.

Une faible partie seulement de ces 690 000 km² chevauchant des aires protégées est effectivement occupée par des infrastructures pétrogazières. Malgré cela, tous ces empiètements constituent une menace réelle ou potentielle pour la biodiversité. L’ONG Leave it in the Ground (LINGO), qui a publié de nombreux rapports sur le sujet, appelle à « l’interdiction immédiate de l’exploration et de l’extraction des combustibles fossiles dans les aires protégées et conservées du monde entier ».

 Les permis d’exploration couvrent 387 000 km² d’aires protégées, soit une superficie supérieure à celle de l’Allemagne. Ces permis peuvent déjà inclure des infrastructures et des puits d’exploration. Dans les aires marines protégées, des technologies de cartographie des gisements sous-marins, susceptibles de nuire à diverses formes de vie marine, peuvent être déployées.
À cela s’ajoutent les permis dont le statut n’est pas disponible dans nos données. Enfin, les chevauchements entre les permis de production de pétrole et de gaz, qui représentent le plus grand risque, sont presque aussi importants que la superficie de l’Irlande, couvrant 74 000 km² d’aires protégées.

Aussi impressionnants qu’ils puissent paraître, ces chiffres sont sous-estimés, car les données relatives à 16 pays, dont d’importants producteurs de pétrole comme le Canada, l’Iran et le Venezuela, étaient incohérentes et n’ont donc pas été prises en compte dans l’analyse.

Pollution de l’air, des sols et de l’eau, déforestation, atteinte aux espèces menacées : dans de nombreux cas, la destruction est déjà en cours, comme le documentent les ONG et comme l’ont constaté sur le terrain les reporters d’InfoCongo et de Daraj,  membres du projet « Fueling Ecocide ».

En Tunisie, la mer est polluée par des fuites de pétrole provenant de plateformes offshore situées dans la zone protégée des îles Kerkennah, une zone humide d’importance internationale protégée par la Convention de Ramsar. Également connue sous le nom de « Convention relative aux zones humides », la Convention de Ramsar a été adoptée en 1971 par près de 90 % des États membres de l’ONU, établissant ainsi un cadre pour la conservation et l’utilisation rationnelle des zones humides et de leurs ressources.

Unité de production Perenco située dans les îles Kerkennah, en Tunisie. Les îles Kerkennah sont des zones humides d’importance internationale, protégées par la Convention Ramsar.
Illustration de Simon Toupet / Mediapart. Photos de Hanene Zbiss / Daraj

En République du Congo, une partie de la réserve de Tchimpounga, sanctuaire des chimpanzés d’Afrique centrale, est en train de se transformer en zone industrielle à cause d’une mine et d’un puits de pétrole forés par des entreprises chinoises. « L’équilibre écologique est menacé : la faune sauvage se réfugie dans des zones moins protégées, les sols s’appauvrissent et les cours d’eau risquent d’être pollués », explique à InfoCongo, Placide Kaya, ingénieur forestier et militant écologiste congolais.

Installations pétrolières situées à l’intérieur du sanctuaire de Tchimpounga (République du Congo) et un chimpanzé qui habite cette zone naturelle protégée. Illustration : Simon Toupet / Mediapart. Photo : Berdy Pambou / InfoCongo et Jane Goodall Institute

En Irak, cinq champs pétroliers appartenant à de grandes compagnies telles que TotalEnergies, ENI, BP et CNPC contribuent à l’assèchement et à la pollution des zones humides protégées et autrefois luxuriantes du sud du pays. Cette situation a des conséquences dramatiques pour l’environnement et la faune sauvage, ainsi que pour la population locale, qui ne peut plus vivre de la pêche et de l’élevage. Selon Daraj, partenaire du projet Fueling Ecocide, la situation s’est aggravée depuis l’arrivée en 2023 de la compagnie pétrolière chinoise Geo-Jade, dont les activités empiètent sur les zones humides d’Hawizeh, un site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Ce sont principalement les zones reconnues internationalement comme étant les plus cruciales pour la planète qui sont massivement touchées. Nos données montrent que les deux tiers de la surface mondiale touchée par l’empiètement se situent dans environ 6 300 aires protégées reconnues internationalement : sites de l’UNESCO et de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), zones humides Ramsar, terres autochtones et zones Natura 2000 de l’Union européenne. Les zones restantes sont protégées uniquement au niveau national.

L’UICN et l’UNESCO recommandent l’interdiction des activités pétrolières et gazières dans leurs aires protégées. L’UICN a adopté une résolution s’engageant à ne pas autoriser les activités liées aux hydrocarbures dans les aires protégées figurant sur sa liste, mais cette résolution n’est pas juridiquement contraignante. Un rapport de l’UNESCO de juillet 2025 révèle que des permis d’exploitation pétrolière et gazière et des zones faisant l’objet d’appels d’offres sont en cours d’examen sur 24 % des sites inscrits par cette agence des Nations Unies sur la Liste du patrimoine mondial.

« Les sites du patrimoine mondial couvrent moins de 1 % des terres émergées, mais abritent un cinquième de la richesse mondiale en espèces », a déclaré un porte-parole de l’UNESCO. La production d’hydrocarbures dans ces zones pourrait provoquer « des dommages environnementaux irréversibles, fragiliser les moyens de subsistance locaux, éroder les qualités uniques qui ont valu à ces sites une reconnaissance mondiale […] et compromettre les objectifs mondiaux en matière de biodiversité », a-t-il ajouté.

Les scientifiques alertent sur une extinction massive d’espèces vivantes en cours. Alors que la combustion des énergies fossiles demeure le principal facteur du réchauffement climatique, la perte de biodiversité « exacerbe les effets du changement climatique », a déclaré le Conseil scientifique de la COP15 sur la biodiversité, organisée par les Nations Unies.

L’extraction pétrolière dans les aires protégées contrevient aux ambitions du Cadre mondial pour la biodiversité (CMB) de Kunming-Montréal, adopté lors de la COP15 par 196 pays en 2022. Le CMB s’est fixé pour objectif de protéger 30 % de la surface des mers et des terres émergées d’ici 2030, contre respectivement 17,6 % et 8,4 % aujourd’hui.

« Le Traité-cadre mondial sur la biodiversité est un texte de droit international. Son principal défaut réside dans l’absence de mécanisme d’application. Contrairement à l’Accord de Paris [le traité international visant à lutter contre la crise climatique], qui prévoit des amendes, ce traité est problématique pour les écosystèmes. C’est un problème majeur », explique Stephen Woodley, écologiste et consultant pour l’UICN. « L’application du droit international de l’environnement demeure insuffisante : la responsabilité incombe aux États », ajoute Antonio Tricarico, de l’ONG ReCommon.

Ces promesses non-tenues des majors pétroliers

 “Fueling Ecocide” révèle également que 763 compagnies pétrolières différentes exploitent au moins un permis qui chevauche une zone protégée. Nous les avons classées par superficie, en ne prenant en compte que les permis de production.

Quatre des dix premières compagnies internationales sont européennes. La compagnie anglo-néerlandaise Shell occupe la troisième place, principalement grâce à ses gisements offshore situés dans des zones protégées de la mer du Nord. Elle devance ainsi la française Perenco (5e), ​​Total Energy (7e) et l’italienne ENI (9e).

Plusieurs entreprises de notre top 10, dont Perenco, Energy Development Oman et la société émiratie Adnoc, n’appliquent aucune politique d’exclusion. Dans leurs rapports annuels, Shell, TotalEnergies et ENI s’engagent seulement à ne pas opérer sur les sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, s’autorisant ainsi à forer dans toutes les autres zones protégées.

Même cet engagement minimal n’est pas toujours respecté. Shell exploite des actifs qui chevauchent deux sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO : la Grande Barrière de corail en Australie et la mer des Wadden aux Pays-Bas. Contactée, Shell a refusé de commenter.

TotalEnergies détient également des parts dans une usine de GNL située sur la Grande Barrière de corail, tandis qu’ENI possède un permis d’exploration au sein d’une réserve de biosphère de l’UNESCO : l’aire marine protégée de Marawah aux Émirats arabes unis, qui couvre 4 249 km². Cet archipel d’une douzaine d’îles, entouré de récifs coralliens et parsemé de mangroves, abrite la deuxième plus grande colonie de dugongs au monde, un mammifère marin menacé. L’extraction commerciale de gaz n’a pas encore débuté, mais l’exploration de nouveaux puits est déjà bien avancée et ENI a annoncé la découverte d’un important gisement en 2022.

La compagnie pétrolière nationale émiratie Adnoc, quatrième de notre classement, exploite trois permis d’exploitation de pétrole et de gaz dans la même zone. L’un d’eux, Gasha, l’un des plus grands projets d’hydrocarbures au monde, couvre un quart de la réserve de Marawah. Actuellement en construction, cet immense projet comprend 11 îles artificielles, des puits, des pipelines et des quais de chargement. « Nous opérons dans le respect de normes environnementales strictes et avons fait nos preuves en matière de protection de la nature et de la biodiversité », nous a indiqué Adnoc.

Voir la réponse complète de la société Adnoc ici.

 Aucune de ces entreprises ne publie de données géographiques permettant de vérifier leurs activités dans les aires protégées. Les géants cotés en bourse Shell, ENI et TotalEnergies publient une liste de leurs zones de chevauchement. Pour ces trois entreprises, nous avons constaté des cas de permis non déclarés empiétant sur des aires protégées.

ENI, qui ne déclare que les permis qu’elle exploite, recense 32 chevauchements dans son rapport annuel 2024, alors que notre enquête a identifié 68 permis exploités empiétant sur des aires protégées.

TotalEnergies déclare 12 projets d’exploration et de production, exploités ou non, empiétant sur des aires protégées, ce qui correspond à 28 permis selon nos calculs. Or, notre analyse a identifié 69 permis de TotalEnergies empiétant sur des aires protégées.

La principale explication de ces chevauchements manquants réside dans le fait que les entreprises ne tiennent pas compte des permis d’exploration et ne déclarent que leurs activités situées dans certaines zones internationalement reconnues, notamment les zones UNESCO, Ramsar et les zones classées de 1 à 4 par l’UICN – alors même que l’UICN recommande l’absence d’activité industrielle, y compris dans les zones moins sensibles de catégories 5 et 6.

ENI a répondu qu’une partie de cette différence s’explique également par sa méthodologie, qui exclut les installations de production d’hydrocarbures ne se situant pas « effectivement dans la zone d’intersection avec une aire protégée ».

Voir la réponse complète de la société ENI en anglais ici

Toutefois, ENI a implicitement reconnu l’absence de données détaillées, soulignant que « la norme ESRS E4 “Biodiversité et écosystèmes” exige la communication d’informations agrégées. Cela signifie que le reporting ne requiert pas la description de chaque actif ou concession individuelle ». Interrogée sur les chevauchements non déclarés, Shell a de nouveau refusé de commenter. TotalEnergies a adopté la même méthodologie et a répondu que nos chiffres « ne reflètent pas la réalité du terrain », car ils correspondent aux « intersections théoriques entre les permis et les zones protégées, alors que seule une petite partie de la surface de ces permis est couverte d’infrastructures ».

Voir la réponse complète de TotalEnergies en anglais ici.

En Ouganda, près des rives du lac Albert, TotalEnergies, son partenaire chinois CNOOC et la compagnie pétrolière nationale ougandaise UNOC détiennent les permis Tilenga et Kingfisher, un vaste projet pétrolier associé à un oléoduc de 1 443 km appelé EACOP. Les travaux de construction sur le terrain sont bien avancés et la production devrait démarrer en 2026.

Tilenga, exploité par TotalEnergies, est situé en grande partie dans le parc national des chutes Murchison, un site exceptionnel classé UICN et Ramsar, abritant plus de 140 espèces de mammifères sauvages (antilopes, lions, éléphants, hippopotames, girafes, etc.), dont certaines sont menacées d’extinction. Le projet est vivement critiqué par plusieurs ONG environnementales, qui ont porté plainte contre TotalEnergies en France pour dommages écologiques présumés ; la multinationale conteste ces accusations.

Selon nos données, les permis de Tilenga couvrent 10 % du parc national des chutes Murchison, soit 373 km². TotalEnergies affirme que son infrastructure n’empiète que sur 0,03 % de la zone protégée, soit à peine 1 km². Le groupe déclare prendre en compte « l’emprise physique des installations et leur zone d’influence », mais a refusé de fournir sa méthodologie précise.

Une analyse satellitaire réalisée pour le projet « Fueling Ecocide » par l’ONG Earth Insight montre que les chiffres de TotalEnergies ne semblent correspondre qu’à la surface des plateformes de forage. Or, selon Earth Insight, 38 km de routes et 20 km de pipelines ont également été construits à l’intérieur du parc national de Murchison Falls, coupant en deux la partie nord de ce dernier.

Une enquête de terrain, publiée en septembre 2024 par les ONG Afiego et Les Amis de la Terre, conclut que l’impact négatif du projet sur la faune sauvage dépasse largement le périmètre immédiat des installations de TotalEnergies. Le rapport indique que les éléphants, perturbés par les vibrations et le bruit des travaux, « détruisent les terres agricoles » et ont tué cinq personnes entre juin 2023 et avril 2024. Par ailleurs, la pollution lumineuse émise par la plateforme de forage, visible jusqu’à 14 kilomètres de distance, aurait des conséquences néfastes sur les prédateurs nocturnes tels que les léopards, les lions et les hyènes.

Interrogée par notre partenaire l’EIC, l’ONG Lingo a déclaré que les compagnies pétrolières ne comptabilisaient que la surface des infrastructures dans leur méthodologie afin de « brouiller les pistes et de minimiser leurs impacts négatifs », car « il semble qu’elles ne tiennent pas compte de la pollution liquide, gazeuse et solide que leurs installations produisent et déversent dans les zones environnantes ». 

Il en va de même pour les aires marines protégées, où les dommages peuvent s’étendre bien au-delà de la petite surface occupée par les plateformes offshore. « Extraire du pétrole et du gaz dans ces zones protégées est une véritable aberration », déclare Sara Labrousse, chercheuse en écologie marine au CNRS. « Cela a des conséquences très néfastes, notamment des marées noires, ainsi que des nuisances sonores sous-marines et le trafic maritime, qui perturbent énormément les mammifères marins. »

Les compagnies pétrolières communiquent rarement sur l’impact de leurs activités sur le terrain. Dans leurs rapports annuels, Shell, ENI et TotalEnergies indiquent mettre en œuvre des plans d’action pour la biodiversité (PAB) dans les aires protégées, visant une « absence de perte nette » voire un « gain net » de biodiversité. Or, ce sont elles qui rémunèrent les cabinets de conseil chargés de rédiger ces PAB, et ces documents ne sont pas rendus publics. Dans le cas de Tilenga, Mediapart a révélé que TotalEnergies était intervenue pour affaiblir les mesures incluses dans le PAB, jugées insuffisantes pour protéger la biodiversité.

« TotalEnergies concrétise ses ambitions en matière de biodiversité, dont les axes 1 et 2 visent à préserver les aires protégées. […] TotalEnergies rend compte chaque année, dans son rapport annuel, de la manière dont elle met en œuvre cette ambition », nous a indiqué l’entreprise.

« ENI adopte une approche de la biodiversité et des services écosystémiques fondée sur le respect des réglementations locales et des normes internationales reconnues, dans le but de prévenir et d’atténuer les impacts », nous a précisé le géant italien.

“Paper parks”: how governments fail to protect

Le défunt chef Cu’tetet du peuple Krenyê, après avoir été informé par InfoAmazonia des projets d’Eneva d’exploration de gaz naturel sur un bloc chevauchant le territoire indigène Krenyê, est décédé le 3 janvier 2026, après la finalisation de ce rapport. Malheureusement, Cu’tetet ne connaîtra jamais le dénouement de cette affaire concernant son propre territoire. Dans un communiqué, CIMI Maranhão l’a décrit comme un « grand guerrier, un sage et un leader majeur, un organisateur du Réseau des Peuples et des Communautés Traditionnelles ».
Illustration by Simon Toupet / Mediapart with photo by Luis Ushirobira / InfoAmazonia

Dans leurs réponses à l’EIC, ENI et Perenco ont souligné qu’il est légal d’opérer dans les aires protégées, conformément à la réglementation nationale. Ceci est exact et soulève la question de la responsabilité des États ayant délivré ces autorisations.

« C’est le phénomène des « parcs virtuels » : des zones désignées sur le papier mais dépourvues de protection effective dans les faits », commente Francesco Maletto, avocat environnementaliste spécialisé dans les aires marines protégées pour l’ONG ClientEarth.

Voir la réponse complète de Perenco.

Si l’on ne tient compte que des permis de production, le Royaume-Uni est le pays le plus touché au monde. Il a délivré 120 permis empiétant sur 46 aires protégées, soit un chevauchement de plus de 13 500 km², principalement en raison de l’exploitation offshore en mer du Nord, où opèrent TotalEnergies, Shell et Perenco. La plupart des permis britanniques chevauchent des zones protégées OSPAR, un régime de protection autorisant l’exploitation du pétrole et du gaz.

Selon des enquêtes menées en 2023 et 2024 par Unearthed et The Ferret, à partir de données gouvernementales officielles, environ 300 tonnes de pétrole provenant de plateformes offshore se sont déversées dans les zones marines protégées britanniques au cours de la dernière décennie. Malgré cela, le gouvernement britannique a accordé 64 nouveaux permis en mer du Nord en octobre 2023, dont 17 situés dans des aires protégées.

Si l’on prend en compte tous les types de permis (y compris l’exploration) empiétant sur des aires protégées internationales, notre top 10 comprend majoritairement des pays du Sud, à l’exception de la Russie et de l’Australie. L’Australie arrive en tête de notre classement avec une superficie de chevauchement de plus de 115 mille kilomètre carrés.

Au Brésil, notre partenaire InfoAmazonia a découvert que le gouvernement a octroyé un permis d’exploration gazière couvrant 75 % du territoire indigène Krenyê, situé dans la savane tropicale à la biodiversité exceptionnelle de l’État du Maranhão, dans la région administrative de l’Amazonie légale. Les premiers forages devraient débuter sur ce bloc en 2026, menés par la société brésilienne Eneva, selon des informations publiées en ligne par la société.

Ce permis a été délivré en 2017, malgré l’obtention par le peuple Krenyê d’un accord pour la protection de ce territoire en 2016, après des années de lutte, comme l’atteste un document présenté leur chef, Cu’tetet. La loi brésilienne interdit l’extraction d’énergies fossiles sur les terres indigènes et le peuple Krenyê n’a pas été consulté au sujet de ce permis.

Contactée, Eneva a déclaré respecter « les procédures légales établies par les autorités compétentes ». L’agence nationale brésilienne du pétrole nous a indiqué que la zone indigène n’avait été officiellement désignée qu’en janvier 2018, alors même qu’elle avait déjà octroyé la concession d’exploration gazière. L’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama), l’agence fédérale de l’environnement, a déclaré à InfoAmazonia que la zone du bloc gazier qui chevauche le territoire indigène devait être exclue.

Voir la réponse complète de la société  Eneva.

Notre enquête révèle également que des pays pauvres, autocratiques et ravagés par la guerre sont prêts à céder d’immenses territoires protégés aux compagnies pétrolières.

La République centrafricaine figure au sixième rang de notre liste en raison de deux permis d’exploration accordés en 2013 par l’ancien dictateur François Bozizé à PTIAL, une compagnie pétrolière contrôlée par Poly Technologies, une entreprise d’armement chinoise détenue à 100 % par le gouvernement de Pékin. Selon nos calculs, ces permis empiètent sur 13 800 km² de sept aires naturelles protégées d’une importance écologique exceptionnelle, dont le parc national de Bamingui Bangoran et le parc national de Manovo Gounda, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Durant la guerre civile qui a suivi le renversement du président Bozizé en 2013, PTIAL a financé des groupes armés afin de poursuivre ses activités, selon un groupe d’experts de l’ONU. La licence a été renouvelée en 2018 par le nouveau président, Faustin-Archange Touadéra, qui a consolidé son pouvoir avec l’aide de la milice russe du groupe Wagner. Depuis 2024, Poly Technologies, maison mère de PTIAL, est sous sanctions américaines puis européennes pour avoir vendu des armes à la Russie après l’invasion de l’Ukraine.

On ignore si les travaux préparatoires à la première opération de forage, interrompue en 2018 pour « raisons de sécurité », ont repris. Poly Technologies et le ministère des Mines de l’Afrique centrale n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

La liste des écosystèmes menacés ne cesse de s’allonger. En République du Congo, septième pays de notre classement, on compte déjà 20 permis pétroliers empiétant sur 13 600 km² de treize aires naturelles protégées internationalement. Le dirigeant Denis Sassou N’Guesso vient d’en ajouter un nouveau : le permis de Niamba, accordé en avril 2025 par décret à la société chinoise Oriental Energy, en partenariat avec la Compagnie nationale du pétrole du Congo (SNPC).

Les ONG congolaises ont fermement condamné cette décision, car le permis empiète sur une zone sensible du parc national de Conkouati-Douli, un site triplement protégé (UICN, UNESCO et Ramsar). Ses forêts tropicales abritent la plus grande biodiversité du pays, notamment des espèces menacées comme les singes, les éléphants et les tortues marines.

La production d’hydrocarbures dans les aires protégées constitue un problème politique et économique mondial extrêmement sensible. En effet, les points chauds de la biodiversité les plus riches au monde sont très largement concentrés dans les pays du Sud, dans les forêts tropicales, les récifs coralliens et les savanes, tandis que l’expansion de l’extraction de pétrole et de gaz est principalement le fait d’entreprises basées dans les pays du Nord et en Chine.

 D’après le Global Oil and Gas Extraction Tracker, depuis 2015, environ 22 % des nouvelles ressources pétrolières et gazières ont été découvertes en Amérique latine et dans les Caraïbes, près de 26 % en Asie, 12 % en Afrique et seulement 36 % en Amérique du Nord et en Europe. L’analyse des données d’InfoAmazonia révèle que la région amazonienne détient près d’un cinquième des réserves mondiales identifiées entre 2022 et 2024, ouvrant ainsi une nouvelle ère pour l’industrie des énergies fossiles.

Cette asymétrie géographique soulève des questions cruciales d’équité et de responsabilité, tandis que l’objectif de protéger 30 % des mers et des terres émergées se heurte à l’absence de politiques efficaces et à l’insuffisance des engagements des entreprises.

Pendant ce temps, les forages se poursuivent tandis que le patrimoine mondial de la biodiversité et les espèces menacées en paient le prix.

 Cette enquête a été soutenue par le JournalismFund Europe et Investigative Journalism for Europe (IJ4EU)

 

Ont participé à l’enquête 

  • Equipe internationale  : Auteurs:  Alexandre Brutelle (Environmental Investigative Forum), Yann Philippin (Mediapart) and Daniela Sala (Domani);  Analyses des données & visualisations par  Leopold Salzenstein (EIF), Dafni Karavola (Reporters United), Alexandre Brutelle and Yann Philippin;

       Infos supplémentaires: Hala Nasreddine (Daraj), Juliana Mori (Infoamazonia), and Philomène Djussi Fotso        (InfoCongo)

  •  InfoCongo Team:Berdy Pambou, Ghislaine Deudjui, ShingTimothy,Michaël Moukouangui Moukala,Kevin Nfor

 

 

 

 

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