Située dans la zone industrielle de Douala, BB Corp, une ancienne usine familiale a dû restructurer ses activités. Autrefois spécialisée dans la fabrication de chaussures à base de plastique recyclé, cette société se repositionne aujourd’hui pour continuer la lutte contre la pollution plastique en assurant sa survie finanière.

A Douala, BB Corps récupère les déchets industriels, et les transforme en granulés pour une autre vie. Crédit Photo: Ghislaine Deudjui
Douala, Bonaberi, mercredi 25 mars 2026. Entre l’agitation de la ville et les vrombissements des moteurs, l’usine BB Corp offre un calme apparent. Aménagée dans un entrepôt, l’usine emploie en ce moment moins de dix personnes. Leurs tâches se concentrent sur le découpage des déchets plastiques livrés par des clients.
Dame Clotilde est une employée de cette structure. Son travail consiste à superviser les activités de l’usine. Elle s’assure que les produits des clients sont bien traités avant d’être livrés. Elle occupe ce poste depuis plus de 20 ans.
Assise sur une simple chaise, à l’entrée de l’usine, elle observe le travail des hommes à l’intérieur de l’usine. A quelques pas d’elle, un homme fait du tri. Il range des matières plastiques solides dans un coin. Plus loin, un autre porte des palettes en plastique solides vers un autre lieu. Un ouvrier, plus jeune que les deux autres, est en train de faire le même exercice devant une machine.
« C’est un broyeur », nous informe Clotilde. Cette machine permet de réduire les déchets solides en de fines particules exploitables pour la fabrication d’autres produits: Des sceaux, chaises, bidons, des paniers, des bâches, bouteilles, valises et même des chaussures.

Une broyeuse. Elle sert à réduire les matières plastiques en granulés. crédit photo: Ghislaine Deudjui
A l’usine BB corp, le sol est quasiment recouvert de déchets plastiques solides. On y retrouve des palettes en matière plastique, des sacs remplis et des fûts en plastique contenant des déchets broyés. L’usine possède environ 5 machines, mais seulement deux d’entre elles fonctionnent: le découpeur et le broyeur.
Selon le maintenancier, Engelbert Ngotcho, la structure reçoit en moyenne trois mille tonnes de déchets à broyer tous les trois mois. Selon le type de déchets plastiques mis à leur disposition, les tarifs peuvent varier « de 150 Fcfa à 1 000 Fcfa, voire plus selon le kilogramme» précise le technicien.
Une réponse à un problème écologique
Martin Teizem, Promoteur de la société Deeplast, est l’un des clients de BB Corp. Son entreprise produit des emballages plastiques homologués, aux prix variant entre 50 et 200 FCFA la pièce. Il fabrique également des sacs poubelles, vendus sur le marché local à partir de 500 FCfa.
« Notre matière première est à presque 60 à 70% du recyclé, parce que dans ça, il y a la matière pure qui est aussi introduite pour donner de la résistance et de la solidité à ces sacs-là », dit le promoteur Teizem, avant d’ajouter « Vous savez, le ministère de l’environnement a fixé comme objectif de collecter presque 80 % des déchets d’emballages produits et émis sur le marché. Du coup, s’il y a une bonne synergie et une bonne collaboration entre acteurs de collecte, de recyclage et puis de réutilisation. Travailler avec une structure comme BB Corp facilite le processus de transformation car nous ne pouvons pas tout faire. Ceux qui ont des équipements de broyage accélèrent notre travail et notre production ». Pour ce dernier, cette collaboration participe à l’assainissement de l’environnement.
Le Cameroun produit environ 600 000 tonnes de déchets plastiques par an, ce qui représente environ 10 % du volume total des déchets municipaux du pays (estimés à 6 millions de tonnes par an), selon les données officielles du Ministère de l’Environnement. Selon les experts, la gestion des déchets plastiques dans le pays a connu une évolution positive. Un arrêté ministériel conjoint de 2012, signé par les ministres du Commerce et de l’Environnement, de la Protection de la nature et du Développement durable, a ouvert la voie à une possible transition vers l’élimination des plastiques à usage unique problématiques qui constituent une nuisance environnementale. InfoCongo rappelait d’ailleurs récemment le rôle clé de cet outil juridique dans ce processus.
L’arrêté conjoint n° 004/MINEPDED/MINCOMMERCE du 24 octobre 2012 interdit la fabrication, la vente et l’utilisation de plastiques non biodégradables de 60 microns ou moins, y compris les granulés servant à leur production.
Malgré l’existence de ces textes, beaucoup reste à faire. William Lemnyuy , délégué départemental du Wouri chargé de l’environnement, reconnaît l’état « alarmant » de la pollution plastique. Il pointe du doigt la prolifération des déchets sauvages dans les cours d’eau et les caniveaux, et regrette que peu de solutions aient été apportées au cours des deux dernières décennies.
« Chaque habitant de la ville de Douala génère potentiellement entre 0,8 kg et 1 kg de déchets par jour, dont environ 10 % sont des déchets plastiques. On ne peut pas faire un kilomètre sans voir quelqu’un transporter des bouteilles en plastique pour aller les vendre. En fait, le plastique est devenu une ressource et n’est plus considéré comme un déchet », a déclaré le délégué de division en désignant un tas de déchets à proximité.
Au sujet des mesures d’accompagnement, le responsable départemental estime que l’arrêté ministériel conjoint de 2012 et l’interdiction subséquente d’exporter les déchets plastiques et métalliques ont joué un rôle clé dans la création d’un environnement propice à l’essor du secteur du recyclage.
« De nombreuses entreprises sont aujourd’hui impliquées dans la transformation. Elles ont tellement besoin de ces déchets plastiques qu’elles ont même demandé au gouvernement d’interdire l’exportation des plastiques, ce qui a été accordé, et cela a permis à beaucoup d’entre elles de devenir les seules destinataires de ces déchets plastiques », atteste-t-il.
Il ajoute que la mise en place d’une Bourse nationale des déchets permet aux particuliers et aux industries d’acheter et de vendre des déchets avec une grande facilité.
Pour le Dr Lionel Djibie Kaptchouang,géographe,environnementaliste et chercheur, «la récupération de ces déchets à la source et leur valorisation à travers le recyclage permet de créer une matière première secondaire tout en évitant les multiples risques environnementaux liés à l’extraction et à la transformation de nouvelles matières premières. En outre, la transformation de ces déchets en granulés réutilisables, réduit leur fragmentation en micro plastique qui, contamine les sols, l’eau et se retrouve dans les chaînes alimentaires. C’est une initiative bénéfique sur le plan environnemental, sur le plan de la préservation de la biodiversité et de la santé humaine».
Par ailleurs, le secteur du recyclage a créé des opportunités d’emploi pour les citoyens, qui sont ainsi intégrés dans les processus de collecte, de transport et de traitement. « Cette activité constitue toute une filière, tout un secteur économique générateur d’emploi à travers les opérations de collecte, de tri, de broyage, de granulation, de logistique et de commercialisation», soutient Dr Lionel Djibie Kaptchouang.
Malgré l’engouement autour de cette activité avec le nombre croissant d’écoles proposant des programmes de gestion des déchets et de recyclage, le délégué départemental de l’Environnement note des limites. Celles-ci, nous fait-il savoir, sont liées à la formation des acteurs, la pénibilité du travail «que ce soit dans la collecte des déchets ou dans le processus de transformation sans oublier le manque des équipements adéquats». A BB Corp par exemple, les machines existantes sont en fin de cycle ou vieilles.
Un outil de production à bout de souffle
Si la volonté est là, les moyens techniques, eux, peinent à suivre. BB Corp, dirigée par Blaise Bosco Talla, depuis 2007 a limité ses activités à la semi-transformation. Depuis une dizaine d’années, l’entreprise ne fabrique plus de chaussures à base de plastiques. Les raisons, selon le promoteur, sont liées au gisement des déchets, la concurrence et le financement. « Ce sont des enjeux majeurs pour une entreprise évoluant dans le secteur du recyclage, particulièrement dans un contexte où l’accès à la matière première recyclable, les moyens techniques et les ressources financières restent encore limités» , explique-t-il.
Sans abandonner le segment transformation, BB Corp procède maintenant au découpage des rebuts industriels plastiques ( les thermoplastiques, elle fondent sous l’effet de la chaleur et durcissent en refroidissant, ndlr), ou à leur broyage, pour des clients qui vont par la suite réutiliser ces matières concassées pour leurs propres besoins.
L’entreprise doit composer avec une mécanisation vétuste et désuète, héritée d’une autre époque. Les machines, autrefois performantes pour la production de masse, sont aujourd’hui difficilement adaptables aux exigences de précision et de rapidité demandées par les nouveaux clients.
Par ailleurs, un autre défi de taille se pose : la main-d’œuvre qualifiée se fait de moins en moins existante. Les jeunes générations délaissent les métiers techniques de la mécanique et de la découpe industrielle, attirées par d’autres secteurs d’activité. Ils laissent un vide difficile à combler pour les entreprises souhaitant maintenir un savoir-faire local.
Un nouveau départ pour des ambitions plus structurées
Malgré ces obstacles, les perspectives restent importantes. Blaise Bosco Talla, qui avait repris l’entreprise en 2007, une ancienne usine appartenant à son défunt père, voit dans cette mutation une chance de redonner un second souffle à l’entreprise.
Aujourd’hui, après une période de mise en retrait consacrée au renforcement de ses compétences dans les domaines de la qualité, de la sécurité et de l’environnement, il entend donner une nouvelle dimension à son entreprise. Son objectif est de structurer l’activité de découpe pour répondre, à terme, aux besoins des particuliers comme des professionnels, en proposant des solutions sur mesure plus accessibles et plus performantes.
« Il ne s’agit pas de copier un système étranger, mais de s’en inspirer pour bâtir une solution réaliste, efficace et durable, adaptée à nos réalités économiques, sociales et environnementales. Cela suppose d’adapter aux normes locales qui sont moins strictes et permettent par exemple de valoriser plus de plastiques, avec une qualité moindre que celle d’Europe, mais qui réponde aux besoins du marché» . Actuellement Blaise Pascal est à la recherche de financement pour étendre ses activités et répondre aux besoins de sa clientèle.
Ce reportage a été réalisé avec la contribution de journalistes de Macwalter Raifort Njapteh (The Guardian Post) , Agnès Sylviène Andzama (CRTV), Sontia Binda Mbeitie (CBS radio) et Wantia Aurélien (Banyo FM) dans le cadre du projet Afrikiba’aru 2 de CFI Développement Média.
Rédaction : Ghislaine Deudjui
Formateurs: Eric le Braz, Mathias Mouende
