À Douala, au cœur du Bassin du Congo, des femmes en situation de handicap transmettent leur savoir-faire de recyclage plastique. Une action qui change des vies en dépolluant la ville.
Le soleil de Douala est encore brûlant en cet après-midi de mars 2026. Sur une rue étroite du quartier Mboppi, aux pavés encombrés de véhicules garés de façon anarchique, un spectacle attire le regard. Au coin de la rue, cinq femmes ont investi un dépôt d’ordures spontané.
Équipée chacune d’une paire de gants, elles fouillent la surface des rebuts avec une concentration méticuleuse, ramassant des emballages plastiques délaissés. L’une d’elles, à la silhouette menue, s’appuie sur une béquille pour garder l’équilibre au-dessus des déchets. Une autre, un peu en retrait, opère depuis son fauteuil roulant.

Au dépotoir de Mbopi, les emballages plastiques saturent l’espace. Les femmes doivent trier minutieusement pour extraire la matière réutilisable. Credit photo: Eric le Braz
Ce sont des membres de l’Association des Filles et Femmes Handicapées pour l’Intégration Totale au Développement-AFHALITD. Elles sont à la recherche d’une matière première. «Nous allons dans les poubelles, on ramasse le plastique. Il nous arrive aussi, quand on travaille à la maison, de conserver nos sachets déjà utilisés. Les plastiques, on les collecte et après on lave et on repasse. On fait les bobines et on passe au tissage.» explique Marie Louise Noubissi, la présidente de l’association.
Sur son fauteuil roulant, conduite par une membre de l’organisation, elle regagne le siège situé à environ 200 mètres du dépotoir.
Une école de l’émancipation

les femmes de l’Afhalitd posent fièrement à la fin de la collecte du jour. Credit photo: Eric le Braz.
Nous arrivons devant une bâtisse en bordure de route, visiblement propre et bien tenue. La plaque de l’association est mise en exergue. Dans la salle d’accueil, l’effervescence règne. Les collectrices s’installent autour d’une table rectangulaire aux côtés de quatre autres dames. Chacune absorbée par sa tâche. Tandis que certaines manient fils et crochet pour le tissage, d’autres s’attèlent à défroisser les plastiques pour former des bobines. En retrait, la présidente veille à ce que chacune exécute sa tâche, en portant une attention particulière aux nouvelles apprenantes.
« Ici, c’est un centre de formation.Comme aujourd’hui, j’ai demandé qu’avant de partir, elles me donnent deux portes-clés. C’est pour cela qu’elles sont aussi attentives.» confie Marie louise.

La salle d’accueil du siège de l’Afhalitd est un atelier où les femmes s’activent à transformer les déchets plastiques en objets d’art décoratifs et accessoires de mode uniques. Crédit photo: Rita Teh Yuosembon
Installée à l’angle de la table, Marie-Madeleine Tchamguen fait partie de ces nouvelles arrivantes. La jeune femme qui se déplace à l’aide d’une béquille n’avait pas d’activité quelques semaines plus tôt. Elle a découvert l’association grâce à une amie et le recyclage a été pour elle une véritable révélation. « Avant de venir ici, je ne savais pas qu’on pouvait fabriquer des objets à partir de plastique recyclé. Cette découverte m’a beaucoup plu, parce qu’elle permet non seulement de rendre la ville plus propre, mais aussi de recycler et de gagner un peu d’argent. » affirme la mère célibataire en quête de ressources pour prendre soin de son fils.
Si Marie-Madeleine n’a pas encore réalisé de ventes, elle est persuadée que des opportunités se présenteront. « Je suis convaincue qu’avec le temps, je pourrai commercialiser ce que je fabrique et en tirer des revenus.» Son optimisme est boosté par les encouragements des plus anciennes de la maison à l’instar de Nicole Nguiékam. « Lors d’une exposition, j’ai pu gagner 50 000 francs CFA », déclare-t-elle avec fierté . Pourtant, cette maman d’une petite fille sourde et muette – qui lui a fait découvrir le centre – avait hésité avant de se lancer. Aujourd’hui, elle s’investit à temps partiel dans cet artisanat du recyclage.
Perpétuer un savoir – faire
Tout a commencé au début des années 2010. Affhalitd est contactée par une association basée en France pour participer à un programme de formation. Si le nom de l’organisation formatrice s’est effacé des mémoires, l’initiative, elle, marque le point de départ d’une transformation.
A cette époque, la pollution par les déchets plastiques à Douala est tout aussi criarde qu’aujourd’hui, mais la valorisation des déchets collectés est encore embryonnaire. Dans ce contexte, le gouvernement par le biais des ministères du commerce et de l’environnement rend public l’arrêté du 24 octobre 2012, portant réglementation de la fabrication, de l’importation et de la commercialisation des emballages plastiques non biodégradables.
L’arrêté interdit notamment la circulation des emballages plastiques d’une épaisseur inférieure à 60 microns. Les emballages transparent clair ou noir pullulent les villes du Pays et causent un véritable problème écologique. « Les études avaient montré que deux catégories de déchets étaient particulièrement problématiques [au Cameroun]: les déchets électroniques qu’on retrouvait partout et les emballages plastiques.» se souvient Robert Achu, Chef de la direction du développement durable à la Délégation Régionale de l’environnement du Littoral. Pour préparer les populations et les industriels à l’entrée en vigueur de cette politique intervenue en 2014, les autorités mènent une vaste campagne de sensibilisation/formation nationale. Robert Achu croit savoir que c’est dans ce cadre que plusieurs organisations ont été encouragées à la valorisation des déchets.
Les leaders de l’Affhalidt acceptent alors la proposition de formation et deux femmes sont envoyées pour la représenter. Ce sera le déclic. Ces dames découvrent avec émerveillement la magie de la transformation des sachets plastiques.

Sur cette photo, une cliente pose fièrement avec un chapeau à larges bords, l’une des créations phares des ateliers de l’Afhalitd en mars 2026. Au fil des ans, les articles gagnent en raffinement pour le bonheur des acheteurs. Séduite lors de sa visite, cette dame s’est offerte cette pièce unique pour 6 000 FCFA. Credit Photo: InfoCongo
Marie Louise la présidente se souvient encore de sa surprise. « C’était comme du théâtre. Vous ramassez les trucs que quelqu’un a déjà jetés, vous lavez, puis après ça vous sert. Il faut faire quelque chose de bien avec. C’est un petit théâtre, mais c’est bon », raconte la sexagénaire. D’après son témoignage, plusieurs autres associations de la ville avaient été formées à cette technique. Mais pour des raisons diverses, elles n’ont pas fait long feu. L’Afhalidt par contre, a constaté qu’en plus d’être une source de revenus, l’activité permettait aux femmes en situation de handicap de s’occuper et de se sentir utiles. C’est ce qui a poussé l’association à pérenniser la transmission en formant d’autres personnes. L’accès à la formation est gratuit. Mais les apprenants doivent s’engager à produire pour leur propre compte, mais aussi pour l’association.
De 2013 à 2026, l’Afhalitd a formé plusieurs dizaines de femmes à ce savoir-faire artisanal. Après leur formation, certaines partent tandis que d’autres restent pour participer aux activités de l’association. Selon Marie-Louise Noubissi, ces activités permettent aux femmes de s’affirmer comme des actrices du développement durable. « Pendant très longtemps, nous avons été des victimes. C’était un mouvement de courage pour aller au front et dire que nous ne voulons plus de discrimination », confie celle qui totalise trente ans de leadership associatif.
De son côté, Nicole Nguiékam voit dans cet artisanat une véritable source d’épanouissement. Pour elle, l’avantage majeur n’est pas le gain financier, mais la possibilité d’aider les autres. Elle enseigne ces compétences à des personnes sans revenus pour leur permettre de gagner leur vie. « J’aime beaucoup ce travail, surtout parce qu’il me permet de transmettre mon savoir et d’aider les personnes à sortir du chômage », souligne-t-elle avec fierté.

Nicole Nguiékam et sa consoeur Emilie Mpeleg , anciennes de l’Afhalitd, partagent leur expertise. Debout dans l’atelier, elles expliquent patiemment le processus de repassage et de bobinage des déchets plastiques, étape essentielle de leur revalorisation. Crédit photo: Rita Teh Yuosembom
30 sachets pour un chapeau
La collecte et la transformation des sachets plastiques a un impact écologique non négligeable. Emmanuel Kevin Atangana, expert en suivi des gaz à effet de serre à l’Observatoire National sur les Changements Climatiques – ONACC- affirme que les déchets plastiques non biodégradables abandonnés dans l’environnement ont des conséquences importantes sur le climat et la santé humaine. Il souligne que leur décomposition en conditions anaérobiques entraîne des émissions de gaz à effet de serre, notamment du méthane, contribuant ainsi indirectement au réchauffement climatique.
De manière palpable, en collectant ces sachets, les membres de l’Afhalidt limitent l’obstruction des drains et la pollution des eaux. Quoique modeste, leur action pèse sur la réduction du volume de déchets plastiques qui étouffent la capitale économique du Cameroun. C’est ce que démontrent les calculs effectués par InfoCongo, avec l’appui technique de Vincent Asse, ingénieur des Mines et de l’Environnement.

sur la table de travail, ce sac plastique déjà usagé sera bientôt transformé en bobine pour la crochetage d’un chapeau. Crédit Photo: InfoCongo
Selon l’expert, le sachet utilisé ici est en PEHD (Polyéthylène Haute Densité). Ce nom technique désigne un plastique très répandu, apprécié pour sa solidité. Celui présenté par l’Afhalidt lors de notre reportage est un modèle noir à rayures blanches. Pour bien se représenter sa taille, il mesure près d’un demi-mètre de large mais et pèse un petit gramme. Pourtant, pour confectionner un seul chapeau artisanal à larges bords, une artisane peut utiliser jusqu’à 30 de ces sachets. Ce sont donc environ 31 grammes de plastique qui, au lieu de finir leur course dans un caniveau, sont transformés en objet d’art. Des grammes à ne pas négliger selon le spécialiste qui collabore avec une entreprise spécialisée dans la fabrication des pavés.
«Lorsque vous finissez d’utiliser un détergent, le sachet jeté ne pèse que quelques grammes. On a tendance à négliger ce geste », explique l’ingénieur Vincent Asse. « Mais imaginez une entreprise qui met sur le marché 10 millions de ces sachets. Mis bout à bout, année après année, ce gramme invisible devient une pollution massive. Pour éviter cela, la valorisation est une nécessité absolue à long terme : il faut récupérer ces déchets pour en faire autre chose »
Les statistiques sur l’apport de l’artisanat sont absentes des données officielles. C’est le constat fait par InfoCongo auprès de la Mairie de la Ville et de la Délégation de l’Environnement. Ces institutions saluent pourtant régulièrement ce travail de récupération. « Elles ont leur place dans la chaîne de gestion des emballages. C’est pourquoi, lors de nos événements, nous les invitons à présenter leurs réalisations, car elles aident concrètement à réutiliser ces déchets », confirme Robert Achu, de la délégation départementale de l’Environnement du Wouri.
Le péril sanitaire
Cependant, il n‘ y a pas que l’invisibilité statistique qui pose problème. Des experts questionnent l’impact sanitaire et la durabilité de cette approche. Jocelyne Landry -Tchonang, environnementaliste spécialisée en économie circulaire et en finance durable pense que les femmes s’aventurent dans une activité faute d’alternative, dans des conditions qui restent préoccupantes.

A Mbopi, Marie-Madeleine se penche pour ramasser un sac plastique repéré parmi les dechets. Credit Photo: Morine Tanyi
« L’avantage économique est immédiat, mais ne compense pas les risques sanitaires encourus. Ce n’est pas une solution durable, ni pour ces femmes, ni pour la gestion des déchets,» Landry -Tchonang note. « L’idéal serait de permettre à ces femmes d’accéder à du plastique non contaminé, afin de réduire leur exposition aux risques sanitaires. » ajoute t-elle.
De son côté, la leader de l’AFFHALITD est consciente des dangers auxquels ses membres s’exposent au contact permanent des déchets. Marie Louise Noubissi déplore l’absence depuis plusieurs mois des cache-nez, qu’elles n’ont pas pu acquérir faute de moyens.
En quête d’un nouveau souffle
Huit ans après un premier reportage d’InfoCongo, le cadre de travail des femmes de l’association AFFHALITD à Douala s’est modernisé, mais leur processus de production semble figé dans le temps. Malgré leur détermination à lutter contre la pollution plastique, ces artisanes utilisent toujours les mêmes méthodes de collecte et des outils rudimentaires.
L’ambition, pourtant, ne manque pas. Marie-Louise, militante de la première heure, rêve de voir cette initiative quitter la sphère informelle pour une dimension semi-industrielle. Un espoir nourri par une promesse non tenue. « Il y a une machine de tissage qui est en vogue. Le représentant d’une ONG anglaise nous avait rendu visite ici et nous l’avait présentée. Il nous avait dit qu’ils avaient déjà octroyé cette machine à un groupe de femmes nigérianes et qu’une femme viendrait du Nigeria pour nous former », se souvient-elle. Cette visite remonte à quatre ans. Depuis, plus aucune nouvelle.
Pour Emilie, l’enjeu est clair. La mécanisation est la clé du changement d’échelle. « Le fait d’avoir des machines va booster nos commandes. À la main, c’est un peu lent. Avec la machine, ce sera plus rapide ». Au-delà du rendement, c’est la qualité du produit fini qui est en jeu. « Ce qui est fait à la machine est différent de ce qui est fait à la main. Avec la machine, c’est plus propre », renchérit Marie-Louise Noubissi, convaincue que leurs créations gagneraient en finesse et en élégance.
Jocelyne Landry Tchonang, partage cet avis. « La mise à disposition de petites machines, simples et non nécessairement sophistiquées, pourrait considérablement limiter le contact direct avec les déchets et valoriser leur savoir-faire artistique », soutient l’experte en économie circulaire.
Le défi ne s’arrête pas au seuil de l’atelier. De la place des agences de voyage à Mbopi jusqu’aux frontières d’Akwa, les femmes de l’Affhalitd collectent des sacs plastiques usagés sur plusieurs sites de Douala. Aujourd’hui, cette collecte se fait au prix d’efforts physiques épuisants. D’où le besoin d’un véhicule de collecte.
Au-delà de la logistique, une alternative se dessine à Douala. S’approvisionner directement auprès des usines locales ou récupérer leurs chutes de production serait une révolution pour l’association : cela lui épargnerait l’étape insalubre de la fouille des bacs à ordures.
Cette perspective rejoint les suggestions du Dr Blandine Olive Tchamou, chercheuse à l’UQAM et spécialiste en éducation à l’écocitoyenneté. Selon elle, se contenter de ramasser des objets jetés peut laisser croire, à tort, que le déchet n’acquiert de la valeur qu’une fois abandonné. Elle préconise plutôt d’encourager les citoyens à « remettre volontairement leurs bouteilles plastiques propres ou peu dégradées », garantissant ainsi une matière première de meilleure qualité.
Pour pérenniser ces initiatives, le Dr Tchamou suggère également de sensibiliser les clients dès l’acte d’achat. L’idée est d’anticiper la fin de vie de l’objet pour qu’il intègre un nouveau cycle de valorisation au lieu de retourner dans la nature. « Cette approche vise à donner aux déchets le meilleur avenir possible », conclut l’experte.
Cette enquête a été réalisée avec la contribution de journalistes de plusieurs médias, dans le cadre du projet Afrikiba’aru 2 de CFI Développement Média.
Pour la collecte initiale sur le terrain: Eric Barbe (Banyo FM), Ritah Yuosembom (CRTV), Morine Tanyi (The Guardian Post) et Daniella Neba (CBS Radio) et Philomène Djussi (InfoCongo)
Rédaction : Philomène Djussi
Formateurs: Eric le Braz, Mathias Mouende
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Félicitations pour cet article.
En le lisant,j’ai beaucoup appris et j’ai aussi été ému d’apparaître.
Beaucoup de force à vous.
Et merci de mettre en lumière ces femmes qui se battent pour ne pas dépendre des autres.
De même des informations sont très bien ordonnées, pertinentes et référencées.
Merci et bon vent pour des prochains articles.
Agréable soirée à vous.