Nsong Ngongang, dans l’arrondissement de Douala 3e, région du Littoral au Cameroun. Ce quartier populeux  doit son nom à la toute première personne qui a eu l’audace de s’y installer il y a de très nombreuses années malgré le milieu hostile à l’habitat humain. La zone était essentiellement constituée  de mangroves, un écosystème forestier particulier, caractérisé par des inondations régulières. En cette fin de matinée du 4 juin 2025, des hommes, pour la plupart, vaquent à leurs occupations. Parmi les activités dominantes, la vente du sable prélevé dans la mangrove et de planches pour la construction. A notre arrivée, un camion chargé à ras-bord de sable quitte le site. 

Les populations extraient la boue de mangrove qui peut servir d’outil de remblayage. Credit photo: InfoCongo

La soixantaine sonnante, Jean Paul Nya est installé à Nsong Ngongang depuis environ 27 ans, motivé par la présence du sable qu’il prélève et revend. Pour viabiliser son espace, il a dû extraire la vase ou boue de la mangrove pour rambler. « Cela m’a pris 24 ans. Partout ici, c’était de l’eau et la forêt », raconte-t-il avec fierté. De nombreux  autres chefs de famille l’ont rejoint. Pour s’installer, ils ont détruit les espèces spécifiques à la mangrove dont les Rhizophora ou palétuviers. Autour du site d’extraction, la mangrove a cédé la place aux constructions anarchiques. La jacinthe d’eau, une espèce de plantes rampantes, a envahi les mares qui résistent encore. 

La mangrove de Nsong Ngongang en 2001

Douala, Nsong Ngongang

La mangrove de Nsong Ngongang en 2025

Douala, la mangrove de Nsong Ngongang

Ici, les populations sont très souvent confrontées aux inondations. « Quand je suis arrivé ici en 2017, les populations me disaient que quand il pleut, elles ne pouvaient pas sortir de leur maison pendant six jours. Cela vous démontre leur niveau de vulnérabilité aux intempéries », commente Didier Yimkoua, Expert environnementaliste. En 2025, la situation semble avoir empiré. Pourtant les populations supportent. Des familles continuent de s’installer rendant quasiment nulle les tentatives de restauration de la mangrove entreprises par les autorités municipales.

Pollution 

Jean Paul Nya et ses compagnons révèlent que le sable et le poisson ne sont plus autant disponibles dans les eaux que par le passé. Le phénomène est régional,  comme rapporté dans l’Annuaire statistique de la région du Littoral publié par l’Institut national des statistiques (INS) en 2024. Entre 2019 et 2023, les quantités de poissons et crustacés pêchés ont baissé de près de 7%,passant  de plus de 12 milles  tonnes en 2019 à environ 11 milles 300 tonnes en 2023. 

Selon Pr Raphaël Onguené, Chargé de cours à l’Institut Universitaire de Technologie de Douala, « il est normal que la pêche soit devenue compliquée, presque impossible et le sable rare ». L’océanographe physicien explique que la présence de la jacinthe d’eau est un indicateur de la pollution de l’eau de la zone. Ce qui empêche la repousse des arbres de mangroves, par ricochet la reproduction des poissons,puisque les mangroves sont comme des nurseries pour les poissons. 

La jacynthe d’eau a envahi la zone de mangrove de Nsong Ngongang dans l’Arrondissement de Douala 3. Credit photo: InfoCongo

En zone de mangrove, les eaux servent souvent de dépotoire pour les communautés. Credit Photo: InfoCongo

Du point de vue de ce chercheur, d’ici trois ans, même le petit plan d’eau qui résiste encore va disparaître, et les pêcheurs ne pourront plus naviguer. Cette alerte résonne pour Nsong Ngongang comme pour plusieurs autres zones de la ville de Douala , où il existe d’énormes pressions sur la mangrove. En 2017 par exemple, InfoCongo annonçait l’arrivée d’une catastrophe écologique dans le site baptisé «bois des singes» à Douala. Une zone de mangrove, partie intégrante de l’aire protégée Douala-Edéa, aujourd’hui envahie par les maisons d’habitation des populations et sont déversées des boues de vidanges/déchets issus des fosses septiques de la ville entière. Pour le Pr. Onguéné, il faut dépolluer, après avoir mené une étude préalable pour déterminer la nature exacte de la pollution. 

Écosystèmes instables et fragiles 

A la suite du Sommet de Rio de 1992, plusieurs pays ont renforcé la prise en compte des questions relatives au  développement durable et la protection de l’environnement. De nouveaux textes de lois sont alors entrés en vigueur au Cameroun, comme  la loi N° 96/12/ du 05 août 1996 portant loi-cadre relative à la gestion de l’environnement. l’article 94 de ce texte reconnaît les mangroves comme écosystèmes instables et fragiles qui méritent une protection particulière. Également, le Plan National de Gestion de l’Environnement (PNGE) publié en 1996, identifie la zone marine et côtière comme étant l’une des régions écologiques principalement fragiles et précise des stratégies pour sa protection. 

Avec un taux de destruction des mangroves estimé à 6,2 % par an, selon des données officielles, la zone de Douala-Bonabéri est particulièrement affectée. Les exécutifs communaux semblent avoir compris l’urgence de la préservation de la mangrove et la protection de l’environnement. Grâce au soutien financier de l’Allemagne, ils ont par exemple mis sur pied  le projet « Génération restauration Ville pilote de Douala IV » en mai 2024.  Objectif, restaurer près de 3 hectares de mangroves dans l’arrondissement de Douala IV.

Changer de paradigme 

Selon Gilles Musima, point focal dudit projet, il s’agit de planter 5 000 jeunes plants de rhizophora afin de réduire la déforestation des mangroves dans la zone de Douala IV et améliorer la résilience climatique des communautés côtières. La phase de reboisement a débuté en février 2025 dans la zone de Bojongo. Pour assurer la pérennité du projet, 50 000 personnes y compris les bénéficiaires des produits des mangroves seront sensibilisées aux enjeux de la protection des mangroves dans les écoles, les universités, les places publiques et les marchés. Malgré ces assurances, Pr Onguéné semble pessimiste quant à la durabilité de l’impact de cette opération. Selon une étude menée par son équipe de recherche, « le taux de décès des zones replantées est de 80%. Et même, les 20% qui réussissent ne résistent pas longtemps à l’assaut des populations. C’est pour cela que nous pensons qu’il faut innover », insiste le chercheur. 

Rhizophora. Photo par Philomène Djussi

Pour cet expert, le replanting implémenté au Cameroun rappelle les tentatives du Sénégal avec ses digues englouties par les eaux précisément dans la ville de Saint Louis. Dr Papa Abdoulaye Fall, Consultant environnementaliste s’en indignaient au cours d’une formation des journalistes aux concepts et lexiques fondamentaux des changements climatiques. A la place de la construction des digues inefficaces au bout d’une dizaine d’années, Pr Onguéné propose d’utiliser les solutions fondées sur la nature. « La méthode ROOT en est une pour restaurer les mangroves dans la ville de Douala et gagner du terrain sur la mer. Elle permet de repousser la mer en régénérant les mangroves », assure-t-il.

Cette technique est expérimentée depuis peu dans les îles de Manoka Manoka et Cap-Cameroun. Dans ces localités de l’arrondissement de Douala 6ème, l’eau avance peu à peu, engloutissant les parcelles de terre jadis occupées par les populations. Selon l’ingénieur en océanographie Gaëlle Mfoumeyeng Enoto, à Manoka et Cap Cameroun, la partie terrestre diminue d’environ 25 mètres chaque année, soit 545 mètres de recul de 2000 à 2022. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *