Experts et autorités locales affirment que plusieurs centimètres de terres disparaissent chaque année, englouties par les eaux.
Kribi, plage de Ngoyè. Assise sur le sable chaud, le corps/dos légèrement incliné vers l’avant, téléphone à la main, Marie Françoise Ngo Mioumnde, 23 ans, a les yeux rivés vers la mer. Son regard déambule à chaque fois vers une fillette d’environ 4 ans qui s’amuse d’un air insouciant, sur la plage. C’est sa fille. Par moment, la fillette joue en essayant d’éviter des vagues qui se déversent sur le sable. « Ne vas pas plus loin », lance avec douceur la jeune maman, Marie-Françoise.
En cet après-midi ensoleillé du 1er décembre, Marie Françoise et sa fille souhaitent profiter du calme de la plage de Ngoyè dans le département de l’Océan à Kribi car il y a peu de visiteurs. Marie Françoise Ngo Mioumnde, est assise à l’ombre au pied d’un des rares arbres qui résistent à la furie des eaux. L’arbre n’est plus droit et est penché vers la mer. Ses grosses racines ne sont plus recouvertes de terre.

Filmées à distance sur la plage de Ngoyè, Marie-Françoise Ngo Mioumnde, regarde sa fille jouer près de l’eau. Credit Photo: Jeannot Ema’a/InfoCongo
Plus loin, des restes de troncs d’arbres morts sont éparpillés sur la plage. Un phénomène qui serait dû au rapprochement « agressif » de l’eau vers la rive. « L’eau ne cesse d’avancer et les dégâts sont de plus en plus visibles », affirme la jeune femme en pointant du doigt une vieille bâtisse construite en matériaux provisoire à environ 400 mètres de sa position. « Il y avait un grand restaurant à cet endroit à une époque. Il a été détruit malheureusement par les eaux », se souvient, un vendeur de poisson à la braise à plage de Ngoye, rencontré ce lundi.
« Entre 2015 et 2016, quand on se baladait sur cette côte, les responsables de ce restaurant essayaient de construire une digue de protection ici, c’est-à-dire avec une fondation bien ancrée. On leur avait déjà dit, qu’il faut faire de bonnes études pour que ça tienne, après 10 ans, nous sommes en 2025, le restaurant est complètement tombé. Ce sont les conséquences de l’érosion côtière », fait savoir Grégoire Abessolo Ondoua, chef de département du génie Océanographie-hydrographie-météorologie à l’École nationale supérieure des sciences et techniques maritimes et océaniques (Enstmo).
Un mur de pierre est dressé devant cette bâtisse en ruine. Selon des sources, il a été construit pour retenir les eaux et freiner leur progression vers la terre ferme. Mais, « ce n’est pas durable », argue le Professeur Grégoire Abessolo.
Sur tout le long de la plage de Ngoyè, les marques de l’érosion sont de plus en plus visibles. L’eau grignote la terre. La plage de Ngoyè étant située sur l’axe routier principal, des autorités locales et des experts en environnement ne sont pas optimistes. Ils craignent que les eaux débordent et détruisent toutes les installations autour de la plage.

L’eau et les sédiments qui se déversent brutalement sur la plage, fragilisent la terre et déracinent les arbres, comme ce spécimen mort sur la plage de Ngoyé. Credit Photo: Jeannot Ema’a/InfoCongo
Le recul du trait de côte
D’après des images, obtenues entre 2013 et 2019, par une équipe de chercheurs camerounais et français, le recul moyen du littoral sur la côte kribienne était de −8,5 mètres par année et l’accrétion (la progression de la mer) moyenne était d’environ 7 mètres par an.
L’article intitulé Weakening of Coastlines and Coastal Erosion in the Gulf of Guinea: The Case of the Kribi , publié en 2022 par ces derniers, indique en effet que sur les côtes camerounaises, l’érosion détruit considérablement le littoral en déposant des vasières et du sable le long du rivage. Ce mécanisme selon ces spécialistes est orchestré par les courants de retour ou les courants de marée qui frappent la côte, ce qui fragilise la terre.
« Si rien n’est fait, dans 10 ans, je pense que la route principale sera attaquée. Dans 20 ans, la route va commencer à se détruire et dans 30 ans, 40 ans, on n’aura plus de route. La vitesse d’érosion côtière est élevée », projette l’enseignant d’Université Abessolo. Ses recherches lui ont également permis de constater que le recul varie entre 0,3 et 0,5 mètre par année. « Il y a des secteurs où on peut avoir 2 à 3 mètres par année, ou 0,5 mètre par an à 2, 3, 4, parfois même 5 mètres par an », ajoute-t-il.
A la délégation départementale du Ministère de l’Environnement et du développement durable (Minepded), les inquiétudes et constats du Pr Grégoire Abessolo ne sont pas refoulées. « Le recul du trait de côte est avéré », soutient Benjamin Haman, Délégué départemental Minepded, dans l’Océan.
De multiples facteurs en jeu
Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette érosion côtière à Kribi. Le changement climatique arrive en tête. « La première c’est une cause naturelle, parce qu’avec la fonte des glaces, le niveau de la mer a augmenté. L’autre cause, c’est la houle, le mouvement des vagues », affirme Jean Daniel Mewoli, chef bureau monitoring à la délégation départementale du Minepded. A cela s’ajoute l’extraction du sable, qui d’après Jean Daniel fait partie des phénomènes que les autorités administratives combattent dans le département de l’Océan. La destruction de la mangrove et l’extraction du sable à Kribi sont, selon lui, des causes qui favorisent le recul du trait des côtes, c’est-à-dire le déplacement . Les investissements entrepris également ces dernières années ne sont pas en reste.
Au niveau de la délégation départementale du Minepded, il reste difficile de quantifier les pertes en termes de recul du trait de côte. « Des études plus approfondies sont nécessaires, pour mesurer les pertes à date », explique Yvonne Téclaire Ngo Minka, chef de Bureau de développement durable au Minepded dans l’océan.

Plage de Londji dans le département de l’Océan à Kribi. Débarcadère populaire , où des centaines de commerçants et particuliers viennent quotidiennement acheter du poisson et d’autres produits de la pêche. Aujourd’hui, la partie terrestre de la plage a presque disparu. Credit Photo. Ghislaine Deudjui/InfoCongo
A environ 14 kilomètres de Ngoyé, la plage de Londji, bien plus bruyante ,présente un visage plus encombré. Les pirogues sont plus nombreuses sur la plage que les arbres. Des constructions en matériaux provisoires sont érigées quasi à la limite du sable marin. Cette plage tient également lieu de débarcadère ou marché de poissons. Ici, les populations sont inquiètes. « Quand on était petit, l’eau était très loin. Il y avait une bonne distance entre la plage et l’eau. Il y avait des maisons. Il y avait des cocotiers. C’était même des forêts de cocotiers, de mangroves. Mais aujourd’hui, il n’y en a plus. L’eau a détruit tout ça », se désole Marie Lobango, une native de Londji.
Londji est connu à Kribi comme l’un des plus grands marchés de poissons de l’océan. Les acheteurs, apprend-on, viennent de plusieurs villes du Cameroun. La dynamique autour de ce débarcadère est menacée, car l’espace marchand se rétrécit au fil des années. « Londji est entourée d’eau et la mer ne cesse de se rapprocher », renseigne Samuel Mouroukwe, natif de Londji. Samuel nourrit sa famille grâce à la pêche et au tissage des filets de pêches.
Comme lui, ses collègues pêcheurs constatent que les eaux dictent la loi au fil des années. La parcelle de terre jadis habitée a été engloutie par les eaux. « Les pirogues sont plus proches des étals. Là où sont disposées les embarcations en ce moment, il y avait des maisons à cet endroit, l’eau a tout détruit », raconte Jean Calvin Ateva, pêcheur.
A Kribi, des pêcheurs sont aujourd’hui obligés d’aller plus loin pour trouver les poissons qu’ils pouvaient avoir à proximité « il y a peut-être 10 ans ». Car une plage qui subit l’érosion côtière, « c’est la perte des tortues marines. C’est la disparition des habitats marins et l’éloignement progressif de sa biodiversité. Une zone où il y a une forte érosion côtière témoigne l’absence d’habitats marins », explique Guy Mengoue, responsable de la recherche sur les habitats marins et conservatoire à l’African Maritime Conservation Organisation (Amco).
Des solutions
A l’Institut de recherche pour le développement agricole (Irad), Emmanuel Dieke, expert forêt aquatique spécialité forêt de Mangrove se désole de la situation qui prévaut actuellement. Mais confirme la mise en place de solutions pour limiter l’expansion des eaux. « Il y a 14 ans quand j’arrivais ici, l’impact n’était pas si significatif. Nous nous sommes impliqués dans le développement durable pour emmener la population de pêcheurs à produire leur propre poisson afin qu’elles ne dépendent pas de la mer. Nous avons créé des unités pilotes, on les accompagne également dans l’agroforesterie », nous fait-il savoir.
L’Agence nationale d’appui au développement forestier (Anafor), quant à elle, mise sur la sylviculture pour préserver ces sites côtiers. Conscient de l’importance de la mangrove dans la région, l’Anafor y a planté plus de 32 milles essences forestières. Des espèces rares en voie de disparition comme le bubinga, le Moabi, bengue, par exemple.
La pépinière créée par l’Anafor produit chaque année 15000 plants. Il s’agit des essences forestières, horticoles et fruitières, d’après Benjamin Pascal Ebogo Anaga, chef secteur Littoral-Sud-Ouest de l’Anafor. L’agence, dans son rôle de lutte contre le changement climatique, propose des solutions de reboisement dans la ville de Kribi, précise l’ingénieur sylviculteur.
« L’Anafor a mis sur pied une pépinière de mangrove pour desservir tous les projets de mangrove dans le secteur, on va produire les deux types de palétuviers qu’il faut », renseigne Benjamin Pascal Ebogo Anaga.
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