Cameroun : Les gardiens de la forêt utilisent la technologie pour protéger leur richesse

Ils n’ont ni électricité ni eau courante, et les forêts dont ils dépendent sont assiégées depuis des années par des exploitants illégaux. Aujourd’hui, pourtant, les habitants de Ngwei, au Cameroun, ripostent à l’aide des technologies modernes. Ngwei, Cameroun – Les anciens du village l’appellent SUHE. Les spécialistes du secteur forestier emploient le terme Faro. Ce […]

Ils n’ont ni électricité ni eau courante, et les forêts dont ils dépendent sont assiégées depuis des années par des exploitants illégaux. Aujourd’hui, pourtant, les habitants de Ngwei, au Cameroun, ripostent à l’aide des technologies modernes.

Les villageois utilisent des appareils photo numériques, des smartphones et des pisteurs pour dénoncer l'exploitation illégale dans les forêts denses de Ngwei. FERN / Madeleine Ngeunga

Les villageois utilisent des appareils photo numériques, des smartphones et des pisteurs pour dénoncer l’exploitation illégale dans les forêts denses de Ngwei. FERN / Madeleine Ngeunga

Ngwei, Cameroun – Les anciens du village l’appellent SUHE. Les spécialistes du secteur forestier emploient le terme Faro. Ce bois de couleur marron que l’on trouve sous le climat tropical, et notamment dans les forêts de Ngwei, dans la région du Littoral du Cameroun, renferme de nombreuses propriétés thérapeutiques, aux dires des populations locales.

C’est donc tout naturellement que Luc Ndebe, âgé de 70 ans, et d’autres habitants de la région ont choisi le nom SUHE pour l’association qu’ils ont fondée il y a six ans, dans le but de guérir les « maux » infligés à leurs forêts.

« Le SUHE soigne les problèmes de peau. C’est un antibiotique qui a des propriétés antitoxiques. Si vous vous enduisez de son huile, vous êtes protégé. Nous voulons nous protéger contre les exploitants illégaux qui pillent nos ressources forestières », explique Luc Ndebe, président de l’association SUHE, également appelée « Land and resources for sustainable development » (Terres et Ressources Naturelles pour un Développement Durable).

Ces protecteurs des forêts vivent dans le village de Mapubi, à Ngwei, une localité située dans le département de la Sanaga-Maritime, qui couvre une superficie d’environ 93 000 km2. Non loin de là se trouve le vaste barrage de Song Loulou, principal centre de production d’hydroélectricité du Cameroun. Or, bien qu’ils vivent à proximité de cette importante source d’électricité, les habitants n’ont ni électricité ni eau courante et doivent aller chercher cette dernière à la rivière ou dans des puits.

Ces difficultés du quotidien sont amplifiées par une menace qui pèse depuis toujours sur la région, à savoir les entreprises forestières qui, presque chaque jour, exploitent illégalement du bois brut des forêts de Ngwei.

« Avant ma naissance, nos forêts étaient déjà exploitées. Nous voyons simplement passer le bois, mais les populations n’ont rien. Le barrage hydroélectrique est situé sur notre territoire, des câbles traversent donc la forêt. Pourtant, notre village n’a ni électricité ni eau courante. Nous n’avons qu’un seul puits qui fonctionne parfaitement dans tout notre village [Mapubi] », explique Ndebe, sur un ton qui laisse transparaître sa colère.

Ses dires sont confirmés par les données.

Selon la plateforme regroupant les 360 communes du pays dénommée Communes et Villes Unies, « près de 55 % des 28 villages de cet département n’ont aucune source d’eau potable. La plupart des habitants de ces zones puisent encore leur eau dans des sources naturelles, voire dans les rivières. »

Un travail à la chaîne

Au lieu d’accepter passivement leur sort, cependant, les populations locales ont décidé de déjouer le destin. Leur principal outil pour y parvenir : l’association SUHE.

Les membres de SUHE sont issus de tous les secteurs de la communauté et comptent parmi eux des agriculteurs et des chasseurs. Ce très large soutien se comprend, au vu des dommages considérables que ces entreprises ont infligés à l’ensemble des 62 000 habitants de la communauté de Ngwei.

Juliette Mandeng, l’épouse du chef du village de Mapubi, informe les villageois de chaque situation irrégulière observée en forêt. Elle est leurs yeux et leurs oreilles.

« Les employés des entreprises forestières abattent des arbres juste à côté de mon champ. Lorsque je pénètre dans la forêt, les tronçonneuses se taisent. Je n’aperçois que des Caterpillar [de gros engins]. Dès que je commence à travailler sur ma parcelle, j’entends des bruits. Si je ne fais pas attention, un arbre pourrait s’abattre sur moi. Je suis donc obligée d’aller travailler sur une autre parcelle. Dès que je rentre chez moi, j’informe mon mari qu’il y a des tronçonneuses et des Caterpillar dans la forêt », explique-t-elle.

Sieur Mandeng, le mari de Juliette, explique  que les hommes aident les femmes, par le biais d’un comité de vigilance. « Chacun des dix membres du comité surveille au quotidien les activités qui se déroulent dans la forêt. Il peut s’agir de bruits de tronçonneuses, de souches abandonnées dans la forêt ou dans les rivières ou de camions grumiers qui sont tombés dans des cours d’eau. Dès leur retour au village, ils rédigent  un rapport », ajoute Mandeng. Les informations lui sont ensuite communiquées et il les transmet à son tour aux membres de SUHE pour qu’un suivi puisse être fait.

Dans le salon de Luc Ndembé, qui sert également de siège à l’association SUHE, les membres se réunissent, assis en rond sur des chaises en plastique, et Pascal Nlend Nlend, le secrétaire général, enregistre les informations qu’ils ont découvertes. Ils suivent un programme précis, avant que les observateurs communautaires se dispersent sur le territoire pour vérifier les allégations.

Les membres de l'association SUHE se préparent à surveiller les forêts près de leur village. FERN / Madeleine Ngeunga

Les membres de l’association SUHE se préparent à surveiller les forêts près de leur village. FERN / Madeleine Ngeunga

Équipés de grosses bottes et de casques de protection, ils sillonnent les forêts denses de Ngwei, munis de GPS, d’appareils photo numériques et de smartphones pour débusquer les exploitants illégaux.

« Dès que les informations nous sont communiquées, nous nous rendons sur le terrain pour les vérifier. Nous enregistrons les coordonnées GPS et nous prenons des photos, afin que les équipes en charge des vérifications puissent facilement localiser l’infraction », explique Nlend Nlend qui, outre ses fonctions de secrétaire général de SUHE, est lui-même observateur.

L’appui d’une ONG

L’ONG Forêts et Développement Rural (FODER) apporte son aide à SUHE en dispensant des formations et en assurant un soutien logistique. « La lutte pour la protection des forêts de Ngwei s’est intensifiée ces quatre dernières années », explique Justin Kamga, responsable des programmes de FODER.

« Les habitants de Ngwei vérifient le statut juridique de toute entreprise qui pénètre dans leurs forêts. La communauté est extrêmement sensible aux activités d’exploitation forestière illégales et son dévouement ainsi que sa volonté de protéger ses forêts à l’aide des nouvelles technologies sont remarquables », poursuit Kamga.

En 2013, les habitants de Ngwei ont pris contact avec FODER,  qui depuis cette date les aide à former les membres de SUHE, en leur inculquant les connaissances et les compétences nécessaires pour mieux protéger leurs forêts.

De solides preuves montrent que l’implication des populations locales dans les activités de contrôle est un des meilleurs moyens de préserver les forêts. La défense des forêts environnantes assurée par les communautés de Ngwei offre un bel exemple.

Leur histoire illustre également l’un des points clés de l’accord de partenariat volontaire (APV), un accord sur le commerce du bois que le Cameroun a signé avec l’UE en 2010 et qui met en avant les rôles de la société civile et des communautés locales dans la protection des forêts.

Comme en témoigne Luc Ndebe, « Nous avons découvert les principaux points qui constituent l’APV signé avec l’Union européenne et l’observation indépendante des forêts. Nous savons à présent quel rôle les communautés peuvent jouer dans ce processus. Nous avons appris à débusquer les trafiquants dans nos forêts en appliquant les directives d’intervention permettant de préserver l’environnement forestier. Grâce à ces compétences, nos dénonciations portent leurs fruits. Cela va de l’ouverture de procédures judiciaires à des amendes. »

L’obtention de résultats

Les réalisations de l’association SUHE incluent une vingtaine d’alertes documentées, une douzaine de courriers officiels à propos des entreprises (dénonciations) adressés aux administrations gouvernementales, et au moins trois cas dans lesquels des entreprises forestières illégales ont été sanctionnées.

En début 2017, par exemple, les membres de SUHE ont alerté FODER à propos d’une exploitation forestière présumée illégale près du village de Logbii, qui se trouve également dans la communauté de Ngwei.

Quelques jours plus tard, une mission de vérification menée conjointement par FODER et SUHE a été organisée.

Sur le terrain, l’équipe a trouvé un précieux butin de grumes de bois. 16 souches d’Ekopbeli non marquées, 16 grumes d’Akopbeli non tronçonnées et non transportées, trois souches d’azobé non marquées et trois grumes d’azobé tronçonnées et non transportées. FODER a immédiatement alerté le ministère des Forêts et de la Faune à propos de cette « opération non autorisée dans une forêt appartenant au Domaine national ».

Vérification faite, le ministère a ordonné l’ouverture d’une procédure judiciaire à l’encontre de l’exploitant. Les produits dérivés du bois de l’entreprise ont ensuite été saisis, puis vendus aux enchères publiques.

Une lueur d’espoir

Cette histoire, celle d’une population locale dénonçant les entreprises forestières qui détruisent leurs forêts et d’autorités appliquant des sanctions à l’encontre de ces entreprises, ne s’étend cependant pas à tout le Cameroun.

Du bois d’origine illégale provenant du pays continue à se frayer un chemin jusqu’au marché international et il reste encore beaucoup à faire pour enrayer le rythme alarmant auquel les forêts camerounaises disparaissent aujourd’hui.

Les populations de Ngwei montrent au moins comment y parvenir.

Vous retrouverez cet article dans un futur rapport intitulé Voices from the Forest, publié par l’Ong spécialisée sur les questions de forêt et de Droits Humains Fern

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